Depuis un an, le Coronavirus influence les vies humaines sur l’ensemble de la planète, avec des moments de confinement ou de couvre-feu pour plusieurs centaines de millions de personnes, notamment dans les pays développés, où les effets économiques sont massifs en matière d’accès aux conditions matérielles d’existence. Mais selon Audrey Tcherkoff, présidente exécutive de l’Institut de l’économie positive, interrogée par Feat-Y, cette crise est l’occasion parfaite pour remodeler notre mode de production économique, en tenant à trouver désormais un équilibre avec la nature, car cette période prouve l’existence d’un « lien entre protection de l’environnement, santé animale et santé humaine ». Interview.

Feat-Y : Pourriez-vous nous dire ce qu’est l’Institut de l’économie positive et quelles sont ses missions ?

Audrey Tcherkoff : L’Institut de l’économie positive a été fondé par la Fondation Positive Planet, qui agit en France et dans le monde depuis près de 22 ans, pour aider les populations les plus démunies à sortir de la précarité, en les aidant à créer leurs propres sources de revenus.  La Fondation Positive Planet, en 2013, a décidé, avec son président Jacques Attali, de lancer un mouvement pour une économie positive. L’économie positive est une économie qui ne laisse personne de côté, qui prend en compte tous les acteurs de la société et qui ramène l’intérêt des générations futures dans tous les processus de décisions. 

L’Institut de l’économie positive a été créé pour accélérer cette transition vers un monde plus durable en accompagnant les entreprises, les territoires et les citoyens. Nous partageons également des bonnes pratiques du monde entier lors de nos grands évènements durant lesquels il est toujours très intéressant de rencontrer des entrepreneurs qui expliquent comment leur organisation, en s’inscrivant dans une démarche plus responsable, a été beaucoup plus performante, en termes de rentabilité et d’attractivité des talents.  L’Institut a donc trois métiers : il accompagne les acteurs privés et publics à devenir plus positif en les conseillant et en les formant. Mais aussi en leur donnant des outils, notamment de mesure. Nous avons développé des indices de positivité, qui permettent de calculer la positivité, sur l’année, d’une entreprise, d’une ville ou d’un pays. Ce calcul donne lieu à une feuille de route qui permet de réorienter la stratégie en cours et de se donner des objectifs concrets et les moyens pour y parvenir.

Enfin, nous essayons de sensibiliser le plus de monde à travers des exemples inspirants lors de nos forums de l’économie positive. Nous organisions plusieurs fois par an des grandes conférences, des sommets, des forums, qui durent parfois trois à quatre jours, s’adressant la plupart du temps aux citoyens, durant lesquels nous montrons qu’un changement est possible à tous les niveaux et que chacun d’entre nous peut apporter sa pierre à cet édifice commun d’un monde meilleur pour les générations présentes et futures.

Audrey Tcherkoff : « Je pense qu’il y aura un avant et un après-Covid dans nos vies et dans la vie des entreprises »

Feat-Y : Comment analysez-vous les effets économiques et sociaux de la crise sanitaire touchant le monde entier depuis un an ? Peut-on craindre que cette crise génère une décennie perdue pour l’ensemble des pays du monde, notamment les pays développés ?

A.T : Nous avons, dans ce grand malheur, la chance formidable de réinventer de nouveaux paradigmes. 

Vous avez raison de dire que c’est une crise qui touche la société tout entière, qui touche chaque être humain au plus profond de son intimité. C’est une crise qui nous fait réaliser à quel point nous sommes interconnectés et liés les uns aux autres. Une crise sanitaire qui démarre en plein cœur de la Chine centrale et qui réussit à mettre à genoux l’économie mondiale en un temps record, à nous faire revoir l’ensemble de nos habitudes de vie et met en péril la vie de millions de personnes… C’est dire l’urgence de prendre en compte cette interdépendance de la santé humaine, de la santé animale et de la santé environnementale. 

Nous avons beaucoup trop longtemps agi comme si nous avions le monopole de la vie. Aujourd’hui 500 millions de personnes sont menacées de basculer sous le seuil de pauvreté avec cette crise sanitaire qui s’est transformée en crise économique sans précédent. C’est le moment de réinventer ce monde dans lequel nous vivons et de ne pas repartir sur les modèles d’avant, de ne plus laisser passer des décisions qui sont construites sur des échéances de court-terme, tant auprès de nos leaders économiques que de nos leaders politiques. 

En ce sens, la société civile, à mon sens, a un vrai rôle à jouer, en faisant passer ses priorités pour l’avenir, auprès de ces décideurs.

L’institut de l’économie positive sur Instagram

Feat-Y : Cette crise, liée au Coronavirus, est-elle révélatrice d’un disfonctionnement général de l’ensemble des domaines de la vie en société (gouvernance, santé, éducation, relations internationales, environnement, etc.) selon vous ?

A.T : Absolument ! La spécificité du mouvement pour une économie positive est qu’il prend en compte les enjeux environnementaux, les enjeux sociétaux et les enjeux économiques. Ce sont vraiment tous les aspects qui font qu’une société va être durable ou non. 

L’aspect unique de cette crise est qu’elle n’est pas d’origine économique. Elle a été provoquée par le choix politique de faire passer la vie avant les profits. En ce sens, cette crise fonctionne comme un catalyseur, un accélérateur de la prise de conscience écologique et sociétale. 

Depuis un an, nous voyons bien que nous produisons autrement, que l’on consomme autrement, que l’on se déplace autrement. Beaucoup moins. C’est une expérience vécue par plus de quatre milliards d’êtres humains. C’est une expérience qui suscite une interrogation générale sur nos modes de vie, sur la question du sens. On se pose tous la question de savoir si la pandémie ne serait l’occasion, le signal pour qu’il y ait quelque chose à changer dans nos modes de vie, dans nos modes de production, dans notre économie, dans notre rapport au monde, dans nos déplacements. Je pense qu’il y aura un avant et un après-Covid dans nos vies et dans la vie des entreprises.

Manuel d’Audrey Tcherkoff

Feat-Y : Quelles solutions seraient à privilégier, à l’issue de la crise sanitaire, pour bâtir des structures économiques et sociales viables, selon vous et les autres membres de l’Institut de l’économie positive ?

A.T : L’ampleur de la crise de la Covid-19 révèle le manque d’attention portée à « l’économie de la vie ». Le sous-investissement dans une série de secteurs vitaux, la fragilité de nos chaînes d’approvisionnement mondiales ou l’insuffisance des incitations à la reconversion des secteurs non durables augmentent la probabilité et les répercussions des crises futures. 

L’économie de la vie comprend des secteurs tels que la santé, le bien-être, la gestion des déchets, la distribution de l’eau, le sport, l’alimentation saine, l’agriculture, l’éducation, l’énergie propre, la protection de l’environnement, les transports publics, le fret, le numérique, le logement, la culture, la sécurité, le crédit, les assurances ainsi que les secteurs qui contribuent à assurer l’égalité des chances et à améliorer la démocratie, dont beaucoup ne sont pas reconnus à la hauteur de la valeur qu’ils apportent à nos sociétés. 

Notre proposition : Réorienter massivement les investissements vers l’économie de la vie (notamment via l’utilisation des fonds souverains, de l’épargne des salariés, du financement public), en s’appuyant sur un cadre méthodologique élaboré par un groupe d’experts dépendant de l’OCDE. Celui-ci permettra de définir les secteurs inclus dans l’économie de la vie, de suivre et d’évaluer le financement nécessaire, de mesurer les avantages de l’investissement dans ces secteurs et de présenter les possibilités de transformation d’autres secteurs. Remettre l’humain au cœur : Favoriser une gouvernance durable de l’entreprise avec une participation accrue des salarié.e.s dans la définition des stratégies de long terme, renforcer la participation des jeunes générations en instaurant un CA des jeunes dans toutes les grandes entreprises.

La Covid-19 est une autre preuve du lien entre protection de l’environnement, santé animale et santé humaine. L’impact des activités humaines sur les écosystèmes, avec la poursuite de la déforestation, l’étalement urbain, le réchauffement climatique ou l’élevage intensif ne feront que favoriser l’émergence de nouveaux coronavirus. Mais ils ne sont qu’une des conséquences de notre inaction environnementale : la pollution de l’air ou la résistance aux antibiotiques, pour n’en citer que quelques-unes, sont déjà la cause de millions de décès chaque année. Pour relever ces défis, nous devons mettre en commun nos compétences dans le cadre d’une approche « One Health ». Cela implique la mise en œuvre d’une véritable politique de prévention santé, de prévention des atteintes environnementales, de réduction des déchets, afin de prévenir l’occurrence de nouvelle maladie. Il est essentiel dans cette optique d’harmoniser par le haut les normes internationales de santé. Bâtir une véritable approche One Health qui implique les entreprises, les citoyens, les Etats et Organisations internationales constitue le socle de structures économiques et sociales viables.

Feat-Y : Est-ce qu’une des solutions, aux côtés de celles préconisées dans le Manuel pour une sortie positive de la crise, dont vous avez dirigé la publication, est une meilleure considération de l’économie sociale et solidaire ?

A.T : Une considération tout court serait déjà un bon début… Mais je dirais que nous avons dépassé les concepts et les déclarations d’intention, la société et les citoyens sont aujourd’hui très attentifs aux actes concrets. Il ne faut pas gaspiller l’opportunité que cette crise représente.

Propos recueillis par Jonathan Baudoin

http://www.institut-economiepositive.com/evenements/global-positive-forum/