Daniel Hersio (Outre-Mer Network) :  « On essaie de faire ce qu’on appelle la part du colibri. C’est modeste, mais on essaie de le faire à notre niveau »

Relier les entreprises d’Outre-mer, les faire connaître et leur permettre de se développer en France et à l’international, voilà une tâche à laquelle se consacre Outre-Mer Network et son fondateur Daniel Hersio depuis 10 ans, suite à la grève générale dans les Caraïbes françaises au début de l’année 2009, soutenant des entrepreneurs ultramarins dans leur quête vers un développement viable de leur activité et une reconnaissance du savoir-faire local. Interview.

Feat-Y : Pourriez-vous nous dire ce qu’est Outre-Mer Network et depuis combien de temps existe-t-elle ?

Daniel Hersio : Outre-Mer Network est une association loi 1901 qui s’est constituée en 2010, de manière juridique, mais qui est active depuis 2009, après les fameux mouvements sociaux qui ont eu lieu sur l’ensemble des Outre-mer, afin de regrouper, fédérer, mettre en réseau des entrepreneurs d’origine ultramarine ou qui ont vocation à avoir des activités en Outre-mer.

Feat-Y : Comme vous soulevez le contexte des mouvements sociaux de janvier-février 2009 dans les Outre-mer, ça veut dire qu’il vous semblait capital de mettre en avant le savoir-faire Outre-mer ?

D.H : Si on se rappelle le contexte de 2009, il y avait une grave crise sociale en Outre-mer, en partant du problème de la vie chère, ayant rapidement dérapé sur une dénonciation des inégalités économiques en place. Ça aurait pu dégénérer en problématique civile grave, notamment en Guadeloupe, même si le conflit a commencé en Guyane et à la Réunion. On a eu l’occasion de voir le grave fossé qu’il y avait entre la population et les notions d’économie. D’ailleurs, les seuls acteurs économiques étant montés au créneau sont ceux qui verrouillaient ou découlaient des positions d’oligopole sur ces territoires. Il nous a semblé important de faire un petit travail, modeste, mais qui avait un peu de valeur. C’est de montrer que les entrepreneurs en Outre-mer, ça existe. Qu’ils ne sont pas tous de grandes familles ou des gens qui ont de grands moyens. Je rappelle que le tissu entrepreneurial en Outre-mer, c’est 95% de TPE. Ces personnes-là, on ne les voit jamais, alors que ça crée aussi de l’emploi. On a commencé par ça. Et dans l’Hexagone, pour faire un peu de communication utile, on a pris l’angle de parler de l’Outre-mer sur le volet de l’innovation. Autrement, ça parlerait de l’Outre-mer que quand il y a des problèmes sociétaux, environnementaux ou quand il y a un cyclone. On a commencé, avec notre ami Michel Picot, avec son émission sur BFM radio à l’époque, par une émission spéciale Outre-mer. Ça a démarré comme ça.

Feat-Y : Qu’est-ce que votre association propose ?

D.H : Dans un premier temps, on fait ce que fait tout réseau d’entrepreneurs. Du networking pour permettre aux gens d’échanger des cartes de visite et de se rencontrer. On a fait ça surtout les cinq-six premières années. Après, on a laissé place à la jeunesse pour faire autre chose maintenant. Du conseil, du mentorat de compétences, de la formation. On a monté un programme de formation en partenariat avec HEC, auprès d’un grand monsieur qui est Xavier Fontanet, ancien PDG d’Essilor, partenaire du Boston Consulting Group. On a formé environ 1.200 entrepreneurs en sept ans. On apporte des propositions de solutions de financement en complément des banques, avec un certain nombre de fonds d’investissement partenaires. Un gros travail qu’on fait depuis plusieurs années, qui se concrétise par un événement devenu incontournable Outre-mer avec BPI France. On travaille beaucoup sur la divulgation, la promotion de produits du pays, mais également la façon dont les entrepreneurs peuvent s’en servir. Comme je l’ai dit, la mise en valeur par les médias avec l’émission sur BFM, puis on a eu pendant cinq ans notre propre émission de radio sur Tropiques FM, afin de vulgariser et diffuser la notion d’entrepreneuriat pour tout le monde. Et puis ce concours innovations Outre-mer, qui est maintenant une plateforme d’incubation, d’accélération qui se trouve à la Station F, l’un des plus grands campus de start-ups au monde qui nous permet d’héberger les entreprises les plus innovantes d’à peu près partout dans les territoires d’Outre-mer.

Feat-Y : Quelle est la proportion de projets soutenus par Outre-Mer Network qui a pu se développer économiquement ?

D.H : Très bonne question ! 1.200 entrepreneurs ont été formés. Par le biais de cette formation, les projets qu’on a conseillés, voire co-financés, c’est plutôt près de 800. Ensuite, les projets qui sont viables durablement aujourd’hui, je dirais que 70% des projets conseillés sont encore en activité aujourd’hui. Je rappelle que le taux de mortalité des entreprises à plus de trois ans est multiplié par cinq en Outremer par rapport au taux de l’Hexagone. C’est un début de réponse concret. On a pu ensuite transformer l’essai, malheureusement pour très peu. On a 3 à 4%, grand maximum, de TPE ou start-ups qui sont enfin passées à l’échelle. Soit parce qu’elles ont réussi à lever des fonds. Soit parce qu’elles ont développé d’autres antennes et à sortir de leur territoire pour aller soit sur d’autres territoires d’Outre-mer, soit sur l’Hexagone ou à l’étranger. Enfin, on a deux ou trois belles réussites à l’international comme Genymobile, qui est l’un des leaders en Europe sur l’émulation android, basé à Paris, San Francisco et Lyon. Je pourrais également citer Labnoo, qui est aujourd’hui dirigé par José-Jacques Gustave, qui est en Afrique du Sud et au Rwanda. Ou encore de Torskal, qui est une société franco-chinoise maintenant, qui développe des produits liés aux nanotechnologies, aux traitements anti-cancéreux. Wello, qui vient de faire un carton à Las Vegas, au dernier salon CES de Las Vegas. On a un certain nombre de boîtes qui sont en train de se développer. Ça a pris beaucoup de temps et ça correspond, environ, à 7.000 emplois préservés Outre-mer.

Feat-Y : Votre association cible prioritairement des entrepreneurs ultra-marins. Est-ce en premier lieu du côté des Caraïbes françaises ?

D.H : Ça couvre l’ensemble des Outre-mer. Bien sûr, les Antilles françaises, la Réunion, qui est le territoire le plus dynamique en matière d’innovation. Il y a la Polynésie. On arrive à Saint-Pierre-et-Miquelon. Doucement, mais on y arrive. On n’est pas encore arrivé en Nouvelle-Calédonie, mais ça ne saurait tarder. Les deux régions qu’on a accompagnées pour l’obtention du label french tech, du temps où Axelle Lemaire était ministre du Numérique, sont la Réunion et la Polynésie.

Feat-Y : Est-ce que des ultra-marins de l’hémisphère Sud (Réunion, Mayotte, Nouvelle-Calédonie, Wallis-et-Futuna, Polynésie française) peuvent être soutenus par Outre-Mer Network ?

D.H : Effectivement. Je viens d’en parler. Vous me faites penser que j’ai oublié de mentionner Mayotte puisque ça fait deux ans, maintenant, qu’on fait la spéciale made in Mayotte à la Station F, en partenariat avec nos partenaires de l’Adim, l’agence d’innovation de Mayotte. On a reçu, à plusieurs reprises, des gens de Wallis-et-Futuna. On serait très heureux de travailler avec eux. Les choses se font à leur vitesse. On est patient. On ne fonctionne pas pour s’implanter. Ça a été notre erreur de faire comme ça lors des trois premières années. On cherchait à avoir un certain nombre d’adhérents. On est monté jusqu’à 3.200 adhérents à une époque. On s’est rendu compte que ça ne servait strictement à rien. Ce n’est pas comme ça qu’on allait être productif. Donc, à chaque fois qu’on s’implante, on le fait avec un partenaire local, un incubateur, un accélérateur, un industriel. Bref, un écosystème. Que ce soit dans les Outre-mer ou à l’étranger. En Afrique, aux États-Unis, en Asie. À chaque fois, on veut s’adosser à un écosystème ou un partenaire qui a un réseau localement.

Feat-Y : Quels objectifs vous êtes-vous fixés sur l’année 2020, voire même l’ensemble de la décennie ?

D.H : La décennie, c’est très loin ! Je n’ai pas l’intention de voir si loin. On va tenter de continuer d’être une courroie de transmission pour la nouvelle génération. Cette année, nous avons pour ambition de porter le pavillon Outre-mer sur Viva Tech. On l’a annoncé l’année dernière. C’est dans les tuyaux. On veut accélérer les levées de fonds annuelles pour nos adhérents. On veut accélérer la croissance et le développement des boites qu’on suit, en espérant qu’elles arrivent à prendre du volume et qu’elles croissent encore plus vite. Et puis surtout d’accompagner ces mouvements de fonds qui, à mon avis, devraient être porteurs pour les années futures, sur lesquelles on a beaucoup milité à l’époque auprès de certains acteurs qui ont trouvé aujourd’hui, je pense, leur marché. À la fois les territoires d’Outre-mer comme laboratoire d’expérimentation sur l’économie circulaire. Mais également la montée en puissance de l’or bleu, tout ce qui est lié au flux maritime, à l’énergie marine, à tout le potentiel de l’économie bleue.

Feat-Y : Qu’est-ce qui vous a convaincu de fonder Outre-Mer Network ?

D.H : J’en ai parlé un peu au début. On s’est constitué après les grèves de 2009. En 2009, les gens ne réalisent pas bien, dans l’Hexagone, qu’on n’est pas passé loin d’une grave crise en Outre-mer. En Guadeloupe, en Martinique, en Guyane, on a l’habitude tous les 10-15 ans. C’est cyclique ! On n’est pas passé loin d’une mini-révolte. D’ailleurs, les tensions Gilets jaunes à la Réunion ont été assez dures localement, l’année dernière. On s’est dit que si à un moment donné, on ne fait pas émerger la culture entrepreneuriale chez les jeunes, pour montrer que les entrepreneurs ne sont pas tous des méchants capitalistes qui s’en foutent plein les fouilles, qui sont des méchants tortionnaires qui ne servent qu’à terroriser le pauvre travailleur, parce que c’était ça le verbatim en Outre-mer chez pas mal d’élus et peut-être dans l’inconscient collectif. On a modestement contribué à faire en sorte que l’entrepreneuriat soit cool, soit sexy. On n’a fait que revenir à ce que nous étions. Nos grands-parents vendaient sur le marché. On revient à l’essentiel de ce qui a toujours été finalement. Il y a une étude d’Opinion Way qui m’a beaucoup fait plaisir, il y a cinq-six ans. L’ancienne déléguée interministérielle, Sophie Élizéon, qui a fait faire cette étude par Opinion Way, qui était très étonnée de voir que 66% des jeunes souhaitaient devenir entrepreneurs, alors que quelques années auparavant, leur volonté était d’être fonctionnaire. Je dis qu’on a accompagné ce mouvement-là sur l’Hexagone. On a accompagné cette nouvelle génération d’entrepreneurs. Soit, ils se sont rencontrés sur nos événements, soit on leur a fait naître leurs propres réseaux. C’est une tendance lourde. Pourquoi on l’a fait ? Parce que c’était ça ou le chaos ! On ne souhaitait pas que ce déchainement de violence, que cette colère dont on comprend certains aspects, mais pour nous, la réponse était entrepreneuriale et non la remise en cause du vivre ensemble. Sinon, il se passera ce qui s’est passé en Guadeloupe. Quand tout le monde a fini de gueuler, vous mettez au tapis les petits entrepreneurs qui n’ont pas la possibilité de survivre parce qu’ils n’ont pas la trésorerie nécessaire. Ils se font racheter par ceux-là même qui sont dénoncés et ça renforce finalement le système que les gens dénoncent. On s’est dit qu’au lieu de pleurer, commençons par nous prendre en main. De le faire de manière active. On essaie de faire ce qu’on appelle la part du colibri. C’est modeste, mais on essaie de le faire à notre niveau.

Feat-Y : Si vous étiez un film, lequel seriez-vous ?

D.H : Les Tontons Flingueurs ! Les répliques sont éternelles ! (Rires)

Feat-Y : Si vous étiez une chanson, laquelle seriez-vous ?

D.H : Bonne question. Je pense à un rap de Kery James : « le retour du rap français » 

Feat-Y : Si vous étiez une œuvre littéraire, ce serait laquelle ? Pourquoi ?

D.H : Peau noire, masques blancs de Frantz Fanon. Pour trois raisons. Une raison affective, parce que c’était un des livres préférés de ma mère. C’est un livre qui a marqué, qui a accompagné l’histoire de la décolonisation. Comme nul n’est prophète en son pays, Fanon a été traité de manière particulière en Martinique, alors que c’est un héros en Algérie. C’est quelqu’un qui avait travaillé sur le concept de la colonisation matérielle, mais aussi sur la colonisation et la décolonisation mentale. Je pense que c’est un sujet, aujourd’hui, sur lequel certains d’entre nous essayent de travailler. Lui, il était assez radical. Nous, on pense plutôt que c’est en étant radical dans sa vision qu’on va arriver, au contraire, à se réconcilier avec la France profonde. Ce qui m’a toujours émerveillé, c’est que les personnes qui nous ont toujours aidé à monter sont des gens issus de la France profonde. Ce ne sont ni les élites de nos territoires, ni les penseurs ou soi-disant leaders de notre communauté ici ou à l’international. Ce sont toujours des gens, grands patrons du CAC 40, petits entrepreneurs qui sont issus de Vichy, de Bretagne etc. En fait, c’est avec eux qu’on a tissé des liens, des réflexions, et avec qui on a avancé. Et c’est ça qui nous a permis, en fait, d’être forts sur nos territoires et dans notre communauté en fait. Et je pense que n’importe quelle communauté vit ça très souvent. Voilà pourquoi Frantz Fanon. D’ailleurs, chaque année, on commence toujours par cette phrase de Fanon « chaque génération a le choix d’accomplir ou de trahir sa mission ». C’est un leitmotiv qu’on fait à chacune de nos soirées, chaque séance de coaching, quand j’interviens dans des classes, dans des séminaires auprès de jeunes entrepreneurs. C’est très important. Ça correspond très bien à l’ADN d’Outre-Mer Network. Nous-mêmes nous sommes en mission. Ça fait 10 ans qu’on bosse, quasiment sans aucune subvention. On fonctionne par nous-mêmes. On le fait aussi pour démontrer à la jeune génération qu’il faut qu’on se mette en marche. Ça, c’est la mission d’Outre-Mer Network. Frantz Fanon nous parle, à tous les niveaux.

Feat-Y : Si vous étiez un sport, quel serait-il ?

D.H : Je dirais le karaté, parce que j’étais un ancien sportif. Pas forcément de haut niveau, mais je me débrouillais.

Feat-Y : Si vous étiez un personnage historique, ce serait qui ? Pourquoi ? 

D.H : Un personnage historique ? (Il réfléchit) J’aurais dit Dessalines, histoire de s’inventer une vie héroïque. C’est ce qui me vient à l’esprit. Enfin, c’est soit Gutenberg, soit Dessalines. La plume ou l’épée.

Feat-Y : Si vous étiez un pays, ce serait lequel ?

D.H : Je dirais plutôt un continent, et ce serait l’Afrique. Je dirais l’Afrique pour plein de raisons. Pour des raisons qui touchent à ce qu’est l’Outre-mer, par nature, par définition. Nous sommes des déracinés. Nous sommes ce qu’on appelle des survivants d’esclaves. D’une histoire qui a duré 400 ans. Nous ne savons pas d’où nous venons. Les noms qu’on a nous ont été donnés par nos anciens maîtres. L’enracinement que connaît chaque région, que connaît chaque être humain, son histoire culturelle, etc. En fait, il vient de son rapport à l’histoire. Aujourd’hui, il y a certes un flux vers l’Afrique. Il y a un redécollage de l’Afrique en matière de croissance et je pense qu’après l’Afrique, dans cette phase de décollage de l’Afrique va venir bientôt le temps de l’Outre-mer. Je pense que ça va nous permettre à la fois de reconnecter avec le continent-mère et toutes les opportunités, de manière pragmatique, en termes de francophonie économique. Je rappelle que nous sommes des territoires iliens. Donc, nos marchés sont très petits par nature. On ne va pas bousculer les gros opérateurs du coin parce que comme tous les oligopoles en région, ces gens-là sont milliardaires. Donc, on ne va pas les bousculer demain. Et je pense qu’il faut travailler sur la francophonie économique et des programmes de diaspora. Ce que l’on fait aujourd’hui, pour pouvoir attaquer des marchés beaucoup plus profonds. Là où nous sommes attendus avec beaucoup de bienveillance. Si nous sommes bons et si nous savons être technologiquement opérationnels. C’est à la fois un retour spirituel et un retour business qui me convient bien, sans non plus de l’idéalisme trop poussé. Parce que moi, mes plus grosses bananes, je les ai prises en Afrique. Je ne suis pas non plus fleur bleue, à penser que c’est le retour au pays éternel. Ça n’existe pas. Mais il y a des opportunités, à tous les niveaux, qui me semblent très intéressantes. Dans ce cadre-là, l’Afrique aura un rôle à jouer. Ce n’est pas pour rien que le dernier discours d’Outre-mer de Macron, si vous entendez bien ce qu’il dit, le futur axe de la France, c’est l’axe indo-pacifique. C’est là que ça se joue parce que vous avez la proximité du continent africain, avec l’Afrique de l’Est et avec le futur combat autour de l’économie de la mer que sont les zones économiques exclusives. La France est la deuxième puissance maritime au monde, grâce à ses outre-mer. Et cet axe indo-pacifique devient essentiel pour plein de sujets.

Feat-Y : Si vous étiez un animal, lequel seriez-vous ? 

D.H : Ce serait plutôt une libellule car elle ne recule jamais. Elle va devant, sur les côtés, en haut, en bas, mais elle ne recule jamais. C’est l’un des autres mots d’ordre du noyau dur d’OMN, c’est que personne ne recule.

Feat-Y : Si vous étiez une plante, vous seriez laquelle ?

D.H : Une orchidée. Il y a tout dans cette plante, qui est une fleur qu’on retrouve sous diverses altitudes, qui est vénérée chez certains, qui est appelée le sabot de Vénus chez d’autres. C’est un mélange de grâce et de force que j’aime assez.

Propos recueillis par Jonathan Baudoin

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